Conférence HEIP : Intervention de Mezreb Louisa — Mémoire, justice et engagement citoyen

À l’occasion de la conférence organisée à HEIP le 21 février sur le thème « Les violences sexuelles de masse en RDC : décrypter la stratégie de la terreur dans l’Est du Congo », Mezreb Louisa, représentante Europe du Comité des Justes du Congo, a livré une intervention engagée sur la responsabilité européenne et la mobilisation citoyenne.

Voici le texte intégral de son intervention :

Mesdames, Messieurs,

Chers amis de la paix et de la justice,

Avant d’aller plus loin dans mon propos, je voudrais d’abord remercier sincèrement les organisateurs de cet événement, qui ont bien voulu donner tribune à notre jeune Comité des Justes du Congo.

Le Comité des Justes du Congo est une initiative congolo-française qui a vu le jour au début de l’année 2025 afin de faire connaître la vérité sur ce qui se passe dans l’Est de la République démocratique du Congo, de mobiliser l’opinion publique française et, plus largement, européenne. Notre comité s’est donné pour principale ambition d’inscrire dans la mémoire mondiale la tragédie vécue par les populations de l’Est de la RDC.

Depuis plus de trente ans, l’Est de la République démocratique du Congo est ravagé par une guerre qui ne dit pas son nom. Une guerre que certains réduisent à de simples conflits ethniques, à une instabilité locale, à un désordre congolais.

Mais ce récit est faux, et chaque Congolais le sait : l’histoire du conflit qui oppose la République démocratique du Congo au Rwanda a été falsifiée pour masquer les responsabilités réelles, protéger les puissances impliquées et condamner tout un peuple à l’oubli.

La sénatrice congolaise Vicky Katumwa a été parmi les premières à interpeller les sociétés civiles occidentales sur la nécessité de déconstruire l’histoire falsifiée du conflit à l’Est de la RDC.
Chaque fois qu’elle en trouve l’occasion, elle dénonce les mensonges et se fait la porte-parole des voix que l’on n’entend jamais : celles des femmes violées, des enfants soldats, des survivants mutilés.

J’ai entendu son appel et, ensemble, nous avons fondé le Comité des Justes du Congo, avec le soutien de sénatrices et de sénateurs congolais ainsi que de personnalités de la société civile française.

Très vite, nous avons été rejoints par les soixante premiers Justes qui ont signé un manifeste appelant à une paix durable en RDC fondée sur la vérité et la justice.

Aujourd’hui, près de 7 000 Justes ont rejoint notre quête de vérité, et nous aspirons à être des millions à travers le monde à agir pour construire une paix qui respecte la mémoire des victimes.

Nous sommes réunis aujourd’hui pour tenter de décrypter la stratégie de terreur mise en œuvre dans l’Est de la RDC. Je ne veux pas seulement vous parler de la violence et des souffrances engendrées par cette stratégie.

Je veux surtout vous parler de mémoire, de justice et de responsabilité collective. Car ce qui se joue dans l’Est du Congo nous concerne tous, en tant qu’êtres humains et citoyens du monde.

La particularité de cette agression, qui a fait tant de victimes, est qu’elle est largement motivée par des intérêts économiques liés aux ressources naturelles de la région.

Il faut savoir que l’Est du Congo est une zone extrêmement riche en minerais stratégiques — notamment le coltan, le cobalt, l’or ou encore l’étain — indispensables à la fabrication de nombreux produits que nous utilisons quotidiennement.

C’est pour s’emparer de ces richesses que des groupes armés ont mis en place une stratégie de contrôle territorial. Face à cette stratégie, les populations civiles vivant sur les territoires convoités se sont retrouvées prises au piège :

Elles sont déplacées pour libérer des zones d’exploitation ; elles subissent un régime de terreur (tortures, violences sexuelles massives, enrôlement forcé d’enfants, exécutions publiques…) afin qu’elles ne puissent opposer aucune résistance ;et, lorsque cela ne suffit pas, leurs villages sont détruits.

D’autres massacres de populations qui ont marqué l’histoire récente — notamment ceux visant le peuple juif ou le peuple arménien — sont qualifiés de génocides, car les populations étaient exterminées en raison de leur origine ethnique ou de leur appartenance religieuse.
Dans le cas des massacres qui ont lieu dans l’Est de la RDC, certains parlent plutôt de « Geno-Cost », entendu comme le fait de tuer des populations pour des raisons économiques.

Le devoir de mémoire consiste d’abord à faire reconnaître, au niveau international, que ces crimes constituent des violations graves relevant du droit international et pouvant être qualifiées de crimes contre l’humanité.

Et nous avons tous une part de responsabilité dans ce Geno-Cost : nous sommes impliqués, malgré nous, dans ce qui se passe dans l’Est de la RDC, car nous y participons indirectement comme consommateurs.

En effet, les minerais extraits dans ces zones de conflit entrent dans des chaînes d’approvisionnement mondiales qui alimentent des industries technologiques et énergétiques dont dépendent nos sociétés contemporaines. L’exemple le plus évident est l’usage des ordinateurs et des téléphones portables.

Tous les rapports internationaux reconnaissent que ces conflits ont causé plus de sept millions de morts et plusieurs millions de déplacés. Et pourtant, cette tragédie reste largement absente des mémoires internationales. Elle n’occupe ni la place médiatique ni la reconnaissance historique qu’elle mérite. Et c’est là que commence la question du devoir de mémoire.

Le devoir de mémoire signifie une chose simple mais fondamentale : refuser que les victimes disparaissent dans l’oubli.

Se souvenir, ce n’est pas seulement regarder le passé. C’est redonner de la dignité humaine à ceux qui ont souffert.

Dans l’Est du Congo, des familles entières ont été massacrées sans sépulture digne, sans reconnaissance officielle, sans commémoration ; elles ont été effacées de l’histoire, et l’oubli devient alors une seconde violence.

La mémoire est donc essentielle, parce qu’elle reconnaît les victimes, rétablit leur humanité et documente les crimes. Le devoir de mémoire empêche le déni et permet de transmettre l’histoire.

La mémoire mondiale reste aujourd’hui inégale : certaines tragédies sont connues, enseignées, commémorées ; d’autres restent invisibles. En Europe, nous connaissons les mémoires de la Shoah ou d’autres génocides, mais nous savons peu de choses de la tragédie congolaise.

Le devoir de mémoire permet justement de combler ces silences en faisant une place, dans la mémoire mondiale, aux millions de victimes congolaises.

Les rapports qui évoquent la situation à l’Est de la RDC parlent souvent en chiffres : nombre de morts, de personnes déplacées… Mais chaque victime a vécu et a laissé derrière elle un conjoint, un enfant, un parent.

La justice pour les victimes ne relève pas seulement de la morale : ces personnes ont droit à réparation, et il appartient à la justice internationale de les rétablir dans leurs droits.

Selon le droit international, certains actes — comme les massacres de civils, les violences sexuelles systématiques ou l’extermination de populations — sont qualifiés de crimes de guerre ou de crimes contre l’humanité.

Ces crimes sont imprescriptibles. Ils engagent la responsabilité pénale de leurs auteurs et obligent la communauté internationale à punir les coupables.

Ainsi, reconnaître les massacres de civils à l’Est de la RDC comme des crimes internationaux n’est pas seulement une position politique ou morale : c’est une exigence juridique fondée sur des normes universelles.

La justice pour les victimes signifie reconnaître les crimes, nommer les responsabilités, qualifier juridiquement les atrocités et sanctionner les auteurs.

Sans reconnaissance des crimes, on ne peut restaurer la dignité des victimes, et l’on laisse place à l’oubli.

Face à l’ampleur des violences commises à l’Est de la République démocratique du Congo et au silence qui les entoure à l’échelle internationale, une question s’impose :
qui agit pour que les crimes soient reconnus et que les responsables soient un jour jugés ?

C’est pour ne pas laisser cette question sans réponse qu’est né le Comité des Justes du Congo.

Le choix du mot « Justes » est profondément symbolique. Dans l’histoire universelle, les « Justes » désignent celles et ceux qui, face à la violence, à la persécution ou à l’injustice, ont choisi de protéger des vies humaines, de témoigner et de refuser l’indifférence.

Dans le contexte congolais, être un Juste signifie :

Refuser que les victimes des massacres disparaissent dans l’oubli

Porter leur mémoire dans l’espace public et défendre leur droit à la justice ;

Sensibiliser les sociétés qui ignorent ces tragédies et transmettre leur histoire aux générations futures.

Le Comité des Justes du Congo s’inscrit ainsi dans une tradition mondiale d’engagement moral et citoyen : celle des personnes et des organisations qui considèrent que l’indifférence face aux crimes de masse n’est pas acceptable.

Le Comité s’est donc donné pour vocation d’être à la fois un acteur de mémoire et un acteur de justice pour les victimes des massacres. Sa mission s’articule autour de cinq axes :

👉 Porter la mémoire des victimes, en documentant les massacres, en soutenant les commémorations et en donnant une visibilité aux tragédies souvent ignorées ;

👉Faire reconnaître les crimes, en œuvrant pour que les massacres de civils, les violences sexuelles et les atrocités commises soient clairement qualifiés et reconnus dans les espaces publics, académiques et institutionnels ;

👉Plaider pour la justice et la fin de l’impunité, en sensibilisant l’opinion publique, les institutions et les décideurs à la nécessité que les auteurs de ces crimes soient identifiés, poursuivis et sanctionnés conformément au droit international ;

👉 Soutenir les survivants, en reconnaissant publiquement leurs souffrances et en valorisant leur dignité  ;

👉 Transmettre l’histoire, notamment auprès des jeunes générations, afin que ces événements entrent dans la mémoire mondiale et ne puissent plus être niés ou minimisés.

Enfin, un dernier point doit être précisé : le devoir de mémoire ne doit pas alimenter la tentation de la rente mémorielle. Se souvenir n’est pas nourrir la haine ; au contraire, cela doit être une condition de la paix.

Le travail du Comité des Justes vise justement à transformer la mémoire de la souffrance en mémoire de la dignité et de la paix.

En conclusion, ce qui importe pour nous, c’est bien sûr le retour à la paix — mais à une paix sans oubli.

Les massacres de l’Est de la RDC ne doivent pas rester une tragédie oubliée.

Chaque victime avait un nom, une vie, une histoire. Le devoir de mémoire consiste à refuser leur effacement, et la justice consiste à refuser leur invisibilité et leur impunité.

Parce que l’oubli est une seconde violence.

Et vous, en tant qu’étudiants, vous avez un pouvoir immense : celui de connaître, de transmettre et de ne pas oublier.

Je vous remercie.

Paris le 21 Février 2026

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