Violences sexuelles en RDC : une guerre mondiale sur fond de prédation et d’impunité
Intervention d’Emmanuel Dupuy à HEIP
À l’occasion d’une table ronde organisée à HEIP (Hautes Études Internationales & Politiques), Emmanuel Dupuy, président de l’Institut Prospective et Sécurité en Europe (IPSE) et membre fondateur du Comité Les Justes du Congo, a livré une analyse approfondie de la situation à l’est de la République démocratique du Congo.
Son intervention a dépassé la seule question sécuritaire pour replacer le drame congolais dans un contexte géopolitique, juridique et économique global.
Une gouvernance régionale défaillante
Pour Emmanuel Dupuy, la communauté internationale se heurte d’abord à un problème structurel : la fragmentation des cadres régionaux africains.
La RDC appartient à plusieurs organisations régionales (SADC, EAC, CEEAC, COMESA), mais ces ensembles ne coordonnent pas efficacement leurs actions. Résultat : multiplication des processus de médiation — Luanda, Nairobi, Union africaine — sans résultat durable.
Même les initiatives extérieures (Qatar, États-Unis) n’ont pas permis d’imposer une paix réelle. Selon lui, ces médiations ne sont pas neutres : elles s’inscrivent aussi dans une logique stratégique et économique.
Une guerre qui dépasse le face-à-face RDC–Rwanda
L’orateur a rappelé que la crise actuelle ne peut être réduite à un simple affrontement entre Kinshasa et Kigali.
Elle s’inscrit dans l’histoire longue des conflits des Grands Lacs, depuis les guerres civiles burundaises jusqu’aux conséquences du génocide rwandais de 1994.
Le rapport Mapping des Nations Unies évoque entre 120 et 260 groupes armés actifs dans la région. Le M23 n’est qu’un acteur parmi d’autres. L’Union africaine l’a d’ailleurs qualifié d’organisation terroriste en février dernier.
Pour Emmanuel Dupuy, il faut appeler les choses par leur nom : franchissement de frontières, soutien à des groupes armés, prédation économique. Il dénonce un « deux poids, deux mesures » comparant la réaction internationale face à l’Ukraine et le silence relatif sur la RDC.
Une bataille pour les ressources stratégiques
L’intervention a également mis en lumière l’importance stratégique de la RDC.
Si le pays détient :
- 80 % des réserves mondiales de coltan
- 68 % du cobalt
- 52 % des ressources en eau douce d’Afrique
- 32 % des tourbières mondiales
il ne faut pas réduire la crise aux seules « terres rares ».
Le bassin du Congo représente un enjeu environnemental majeur. Ses terres arables pourraient nourrir une large part du continent africain.
Pourtant, la prédation minière demeure centrale. La mine de Rubaya générerait près de 800 000 dollars par mois au profit de groupes armés. Selon Dupuy, certains accords internationaux récents révèlent une instrumentalisation sécuritaire visant surtout l’accès aux ressources.
Le vide juridique autour du viol comme arme de guerre
Sur le plan juridique, Emmanuel Dupuy a rappelé les fondements du Statut de Rome :
- Article 6 : génocide
- Article 7 : crimes contre l’humanité
- Article 8 : crimes de guerre
Mais il souligne une lacune : le viol et l’esclavage sexuel comme arme systématique de guerre ne sont pas encore consacrés comme catégorie autonome spécifique.
Il appelle à une réflexion juridique prospective pour mieux qualifier ces crimes.
Il insiste également sur la nécessité d’une justice transitionnelle réelle et d’une responsabilisation des auteurs, citant la jurisprudence de la CPI, notamment l’affaire Dominique Ongwen.
Le « génocide économique » : un concept à reconnaître
Au-delà des massacres et violences sexuelles, Emmanuel Dupuy introduit une notion forte : le « génocoste » ou génocide économique.
Des villages détruits, des enfants enrôlés de force, des économies locales anéanties : c’est toute la capacité de vie et de développement qui est méthodiquement détruite depuis plus de 30 ans.
Selon lui, cette destruction structurelle doit être reconnue et intégrée au débat juridique et politique international.
Un leadership africain à affirmer
Enfin, l’intervention s’est conclue sur un appel symbolique et politique : soutenir la candidature du Dr Denis Mukwege au poste de Secrétaire général de la Francophonie.
Prix Nobel de la Paix, figure mondiale de la lutte contre les violences sexuelles, Mukwege incarnerait, selon Dupuy, un leadership francophone authentiquement africain.
Avec plus de 100 millions d’habitants aujourd’hui et une projection de 450 millions d’ici la fin du siècle, la RDC est appelée à devenir le premier pays francophone au monde. La Francophonie, affirme-t-il, ne peut ignorer la situation des populations congolaises.
Refuser l’indifférence
L’intervention d’Emmanuel Dupuy rappelle une réalité essentielle : la crise à l’est de la RDC n’est pas un conflit périphérique.
Elle cristallise :
- des rivalités géopolitiques internationales,
- des enjeux miniers stratégiques,
- une impunité persistante,
- et l’utilisation systématique des violences sexuelles comme arme de terreur.
Face à cela, détourner le regard n’est plus une option.
La question n’est plus seulement humanitaire.
Elle est juridique, politique, stratégique — et profondément morale.