Emmanuel Dupuy – Accord de Washington : un compromis bilatéral au détriment d’une paix durable ?
Dans son intervention sur la chaîne Global Africa – Telesud, animée par Alfred Mignot, Emmanuel Dupuy, expert en prospective et sécurité, a décortiqué l’accord de Washington, signé le 27 juin entre la République Démocratique du Congo (RDC) et le Rwanda, sous l’égide des États-Unis. Cet accord, qualifié de « paix » bien que le Rwanda ait toujours nié être en guerre, survient après des mois de combats intenses dans les provinces du Sud-Kivu, du Nord-Kivu et de l’Ituri, qui ont entraîné des millions de déplacés et des pertes humaines considérables.
Les Points Forts et les Lacunes de l’Accord
Dupuy souligne qu’il faut se « féliciter » de l’existence de cet accord, fruit de trois mois de négociations accélérées, notamment grâce à la médiation du Qatar. Il s’inscrit dans une logique de complémentarité avec les processus de négociation africains, même s’il a été signé à Washington et non sur le continent.
Cependant, il identifie plusieurs écueils majeurs :
- Absence des Groupes Armés : l’accord a été signé par les ministres des Affaires étrangères de la RDC et du Rwanda, mais pas par les groupes armés qui occupent militairement environ 15 à 20 % du territoire congolais. Dupuy insiste : « pour l’instant les groupes armés sont évoqués mais ils ne sont pas associés, ils ne sont pas implicitement impliqués ». Le M23 et sa branche politique, l’Alliance du Fleuve Congo (AFC), sont évoqués mais non directement associés à la signature, ce qui compromet la pleine application de l’accord.
- Préalable Controverse : l’accord pose comme préalable au désarmement du M23 celui des Forces Démocratiques de Libération du Rwanda (FDLR), un mouvement dont l’état militaire actuel est incertain. Ce point, selon Dupuy, est « un peu compliqué à avaler » car il « contrevient à deux résolutions onusiennes » (2765 et 2773) exigeant l’arrêt des violences et le retrait des troupes étrangères du territoire congolais.
- Dimension Économique Prépondérante : L’accord comporte trois volets économiques :
- Coopération Bilatérale Renforcée : vise à mutualiser la gestion des parcs naturels, la biodiversité, le développement hydroélectrique, et la sécurisation de la chaîne d’approvisionnement des minéraux. Dupuy y voit « une bonne chose » qui « nous ramène à ce qui existait en 1976 ».
- Intégration Régionale : se réfère à la Communauté Économique des Pays des Grands Lacs (CEPGL), existante depuis septembre 1976. Cependant, Dupuy note qu’elle « remet en avant une organisation qui n’a pas réussi à aboutir à une paix entre les deux belligérants ».
- Intérêt Américain : Les États-Unis cherchent à bénéficier de cette coopération économique, notamment en ce qui concerne les mines de minéraux critiques (coltan, cobalt, or, etc.). Dupuy explique qu' »un intérêt non pas mutuellement bénéfique mais un intérêt bénéfique pour les États-Unis car il s’agit d’une coopération économique dont les États-Unis veulent bénéficier avec un certain nombre de mines de minerais critiques ou pas ». Il ajoute qu’ils veulent « en gros gager l’accord de paix à raison de 50/50 ».
Manque de Justice et de Reconnaissance des Exactions
Dupuy critique fermement l’absence de volet justice et réparations dans l’accord. Il affirme que « il n’y a pas de dimension de justice, il n’y a pas de dimension de réparation, il n’est pas fait question de la responsabilité des uns et des autres au moins dans les crises récentes ». De plus, l’accord ne mentionne que deux groupes armés, le M23 et les FDLR, « c’est faire abstraction des quelques 150 ou 200 autres groupes armés qui ne sont pas mentionnés dans l’accord ».
La Question de l’Implication Régionale
L’accord de Washington est un accord bilatéral entre le Rwanda et la RDC, sous facilitation américaine. Par conséquent, les pays voisins comme l’Ouganda, le Burundi, le Soudan du Sud ou la République Centrafricaine, dont la sécurité est pourtant impactée, ne se sentent pas engagés par cet accord. Dupuy le résume ainsi : « vous êtes un groupe armé en Itouri, vous êtes un groupe armé au Katanga, vous êtes un groupe armé au Cassaï ou vous êtes un groupe armé qui n’est pas le M23, vous ne vous sentez pas engagé ». Il se demande si les présidents de ces pays « se sentent engagés par cet accord qui impacte sur la sécurité ? Non, puisqu’il s’agit d’un accord entre le Rwanda, la RDC sous l’égide américain sans évoquer directement le M23 ». Il fait un parallèle avec l’Accord d’Alger de 2015 au Sahel, qui n’avait pas réussi à tout résoudre car il n’impliquait pas tous les belligérants.
Emmanuel Dupuy a également évoqué le rôle du Comité des Justes du Congo, qu’il soutient activement, dans la dénonciation des exactions et des crimes perpétrés en République Démocratique du Congo. Il a notamment rappelé l’existence de charniers et les millions de morts documentés depuis des décennies par des organisations comme Human Rights Watch et la Cour pénale internationale (CPI). Dupuy déplore que ces réalités tragiques soient totalement absentes des six points de l’accord de Washington. Il s’étonne de l’inaction de la communauté internationale, soulignant qu’ »il est assez hallucinant qu’aucune mobilisation sérieuse n’ait eu lieu avant la prise de Kivu, de Goma, puis celle de Beni et de Butembo en février dernier. »
Les Justes du Congo