L’Est de la RDC face au « Statocide » et au « Genocost » : De l’Hécatombe à la Quête de Justice

La République Démocratique du Congo (RDC) traverse une période des plus sombres de son histoire récente, particulièrement dans sa partie orientale. Un document d’une importance capitale, publié par le Mécanisme National de Suivi (MNS) de l’Accord-cadre d’Addis-Abeba, lève le voile sur des atrocités indicibles. Intitulé « CRIMES GRAVES ET MASSIFS COMMIS A LA PRISE ET A L’OCCUPATION DE GOMA ET BUKAVU », ce rapport est bien plus qu’une simple compilation de faits : c’est un acte d’accusation structuré, un plaidoyer ardent et une exigence de justice face à une agression persistante.

Co-rédigé par le Professeur Ntumba Luaba Lumu, Coordonnateur du MNS et Ministre Honoraire des Droits Humains, ce rapport documente méticuleusement la « guerre d’agression » menée par le Rwanda et ses alliés, le M23 et l’Alliance Fleuve Congo (AFC). Loin d’être un conflit interne, il s’agit d’une tentative délibérée de « mettre en morceaux » ou de « tuer » l’État congolais, un phénomène que le rapport qualifie de « statocide ».

L’Hécatombe Humaine : Une Tragédie Inacceptable

Le rapport dépeint une « hécatombe humaine » d’une ampleur effroyable. Les chiffres parlent d’eux-mêmes:

  • Lors de la prise et de l’occupation de Goma (26 janvier 2025) et Bukavu (16 février 2025), des milliers de personnes ont été tuées et violées, s’ajoutant aux 12 millions de victimes successives des guerres d’agression sur le sol congolais.
  • Le bilan des affrontements à Goma en janvier 2025 a atteint plus de 8 000 morts civils, avec la Croix-Rouge ramassant des corps en état de putréfaction avancée.
  • À Bukavu, la prise a fait plus de 1 130 blessés et plus de 29 décès dans les établissements de soins jusqu’au 27 février 2025. Le Gouverneur du Sud-Kivu a même rapporté « au moins 42 morts par jour » dans sa juridiction.

Les propos glaçants du Général James Kabarebe, ministre rwandais, sont cités : il aurait déclaré que les Forces de Défense du Rwanda (RDF) sont formées pour être une « machine à tuer » qui « détruit tout sur son passage », une affirmation perçue comme la preuve d’une « logique génocidaire » et d’une « volonté d’anéantir et de traumatiser ».

Le Viol, une Arme de Guerre Systématique

Les violences faites aux femmes et aux filles sont particulièrement mises en lumière, le viol étant utilisé comme une arme de guerre.

  • Au moins 165 femmes auraient été violées lors de l’évasion des prisonniers de la prison de Munzenze à Goma.
  • Entre le 27 janvier et le 3 février 2025, 492 survivantes de violences sexuelles ont été soignées à Goma et ses environs.
  • Les expertes du Comité des Nations Unies pour l’élimination de la discrimination à l’égard des femmes (CEDAW) ont noté que 94% des victimes de violences sexuelles sont des femmes et des filles. Des propos révoltants d’un sénateur rwandais banalisant le viol des femmes congolaises sont cités, relevant d’une « volonté d’entraver les naissances dans un groupe ».

Les Enfants, Premières Victimes

Les droits des enfants sont gravement violés. L’UNICEF a signalé que les cas de violences sexuelles à l’égard des enfants ont « plus que doublé », les enlèvements « multipliés par sept » et les attaques contre les écoles et les hôpitaux « multipliées par douze ». Des enfants ont été « exécutés sommairement », notamment des « enfants de rue » à Goma pour « rendre la ville propre ». Les RDF/M23 sont également accusés d’enrôlement forcé d’enfants. En conséquence directe des violences, plus de 1,3 million d’enfants ont été privés de scolarité dans les provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu entre janvier et avril 2025.

La Destruction du Tissu Social et Coutumier

Le rapport dénonce des attaques ciblées contre les activistes de la société civile et les chefs coutumiers. Ces militants font face à une répression intense, des menaces et des violences, les forçant à la clandestinité ou à l’exil. Des cas d’assassinats, comme celui de l’artiste Delcat Idengo et de l’activiste Pierre Byamungu Katema, sont documentés. Les chefs coutumiers, garants des traditions, sont des cibles privilégiées, leurs assassinats s’accompagnant d’une politique de « remplacement systématique » et d’implantation d’administrations parallèles, visant à installer « des centaines de familles rwandaises dans les zones sous occupation ».

Le « GENOCOST » : Un Génocide Économique et Continu

Le document introduit et développe le concept de « GENOCOST », défini comme un « génocide continu, silencieux et sournois » fondé sur le pillage des ressources naturelles. La RDC est présentée comme « un des coffres forts naturel et minier les plus garnis du monde ».

  • Le Rwanda est identifié comme le « centre de tout ce système de vampirisation des minerais » et une « véritable plaque tournante de la contrebande des minerais congolais ».
  • Les attaques du M23/RDF coïncident avec l’emplacement des sites miniers stratégiques comme Rubaya et Nyabibwe.
  • Le pillage des minerais congolais génère 800 000 dollars américains par mois au profit du M23.
  • Le rapport critique fermement la signature d’un Mémorandum d’Entente entre l’UE et le Rwanda sur les minerais stratégiques, le qualifiant de « connexion douteuse, pour ne pas dire frauduleuse et maffieuse ». Le Président Tshisekedi a même comparé l’UE à un « receleur ».

Le MNS affirme que le GENOCOST, avec ses 12 millions de morts en RDC, correspond parfaitement à la définition du génocide selon l’article 2 de la Convention des Nations Unies de 1948. Les « millions de massacrés congolais sont en réalité des victimes des minerais du sang ».

Déplacements Massifs et Crise Humanitaire Exacerbée

L’agression a entraîné des déplacements forcés massifs. Plus de 6,4 millions de personnes étaient déplacées internes en RDC en novembre 2024, avec 1,9 million de nouvelles PDI signalées depuis le début de 2025. Plus de 90 camps de PDI ont été détruits depuis janvier 2025. Ces mouvements ont également des « répercussions environnementales et écosystémiques », qualifiées d’« écocide », affectant les parcs nationaux et les activités agricoles. Plus de 100 000 Congolais ont fui vers les pays voisins, dont 61 000 au Burundi depuis janvier 2025.

Vers la Justice et la Redevabilité : Un Souffle d’Espoir ?

Le rapport, tout en dénonçant une longue « omerta de la Communauté Internationale », note un changement vers la « fin de l’impunité et le début de la redevabilité ».

  • Le Conseil de Sécurité des Nations Unies a adopté la Résolution 2773 (2025), exigeant le retrait immédiat du M23 et des troupes rwandaises du territoire congolais.
  • Le Parlement européen a voté une résolution condamnant l’agression rwandaise et exigeant la suspension de l’accord sur les minerais et la coopération militaire avec le Rwanda.
  • Le Conseil des Droits de l’Homme de l’ONU a décidé la création d’une Mission d’établissement des faits et d’une Commission d’enquêtes Indépendante sur les violations des droits de l’homme.
  • Le Procureur de la Cour Pénale Internationale (CPI), Karim Khan, a réaffirmé son engagement à enquêter.

Plusieurs pays et institutions ont imposé des sanctions :

  • Le Royaume-Uni a suspendu la majeure partie de son aide financière bilatérale au Rwanda.
  • Le Canada a suspendu la délivrance de permis d’exportation de biens et technologies contrôlés et les nouvelles relations commerciales avec le Rwanda.
  • L’Allemagne a suspendu ses nouveaux engagements financiers et réexamine sa coopération bilatérale au développement.
  • L’Union Européenne a imposé des sanctions contre des chefs militaires rwandais et un responsable du secteur minier.
  • Des personnalités clés comme James Kabarebe, Lawrence Kanyuka, Corneille Nangaa, Bertrand Bisimwa, Ruki Karusisi, Eugene Nkubito, Pascal Muhizi, Francis Kamanzi, Joseph Musanga Bahati, Jean Bosco Nzabonimpa Mupenzi et Désiré Rukomera ont été sanctionnées par l’OFAC américain et l’UE. Des sociétés comme Gasabo Gold Refinery et les sociétés écrans Kingston Fresh Ltd et Kingston Holding SAS sont également visées pour leur rôle dans le trafic de minerais.

L’Appel Final : Justice et Réconciliation

Le document conclut que les actes commis par les RDF/M23 relèvent des qualifications de crimes de guerre, crimes contre l’humanité et, potentiellement, de crimes de génocide. Le MNS appelle à la création d’un tribunal pénal international spécial sur la RDC, à une véritable Commission Justice, Paix et Vérité, et à la mise en place d’une cellule régionale d’alerte et de réponse rapide pour les crimes graves.

« L’histoire retiendra la différence entre ceux qui détruisent et ceux qui protègent », a déclaré la Première Dame de la RDC, Denise Nyakeru Tshisekedi. Ce rapport est un témoignage puissant, un « acte de mémoire, un devoir d’histoire et un instrument de mobilisation. Il exige de la communauté internationale qu’elle cesse de tolérer l’impunité et agisse de manière décisive pour mettre fin à l’agression en cours contre la RDC. Le cri du peuple congolais résonne : « 30 ans, c’est trop », « 30 ans, ça suffit ».

Source: « CRIMES GRAVES ET MASSIFS COMMIS À LA PRISE ET À L’OCCUPATION DE GOMA ET BUKAVU », par le Mécanisme National de Suivi (MNS) de l’Accord-cadre d’Addis-Abeba, Janvier-Avril 2025

Articles Similaires